Rue 100 mètres, quartier Mirindi à Mambasa, sur le lieu de l'incendie, Photo © Ismaël Akilimali
L’arrestation, le 20 août 2026, de Ndjeka Juif wa Juif, suivie de son transfert vers Bunia, constitue le dernier épisode en date d’un conflit foncier qui oppose, sur fond de régularisation administrative et de contrôle du domaine public, plusieurs acteurs autour d’une importante concession de la Société des Chemins de Fer Uélé-Fleuve (SCFUF S.A) à Mambasa dans la province de l’Ituri, au nord-est de la République démocratique du Congo.
Derrière cette arrestation se trouve une histoire qui remonte à près de trois décennies. Elle mêle patrimoine ferroviaire, occupation commerciale, absence prolongée de titres fonciers, incendie, tentative de régularisation et, plus récemment, accusations de faux documents et d’occupation illégale.
Les éléments disponibles permettent de retracer la chronologie du dossier. Ils ne permettent toutefois pas, à eux seuls, de préjuger de la culpabilité des personnes mises en cause, qui demeurent présumées innocentes jusqu’à une éventuelle décision judiciaire définitive.
Un patrimoine attribué en 1997
Le point de départ du dossier remonte au partage du patrimoine de l’ancienne SNCZ (Société Nationale de Chemin de Fer du Zaïre).
Selon les documents présentés dans le cadre de cette affaire, l’arrêté ministériel N°0010/CAB/MIN.PORTEF/97 du 14 mars 1997 a fixé la répartition des biens entre la SNCZ et l’Office des Chemins de Fer des Uélés, devenu par la suite SCFUF S.A.
Dans cette répartition, les biens immobiliers et fonciers relevant de l’ancien réseau Nord, notamment ceux situés à Mambasa, ont été attribués à l’Office des Chemins de Fer des Uélés.
Mais une distinction importante apparaît dans la chronologie : l’attribution patrimoniale et la matérialisation foncière définitive ne semblent pas avoir avancé au même rythme.
Pendant des années, la concession a ainsi continué à être occupée et exploitée alors que la situation des titres fonciers demeurait insuffisamment régularisée. Cette situation a créé un espace propice aux contestations, aux constructions et aux transactions dont la légalité est aujourd’hui au cœur du contentieux.
L’incendie de décembre 2025, révélateur d’une crise plus ancienne
Le 12 décembre 2025, un important incendie frappe l’hôtel Transit et de nombreux commerces installés le long de la rue « 100 mètres ».
Au-delà des pertes matérielles, le sinistre remet brutalement en lumière une question jusque-là essentiellement administrative : qui détient légalement les espaces occupés et selon quelles autorisations ?
La concentration de constructions commerciales sur une concession dont la situation foncière devait encore être clarifiée a alors placé les autorités et la SCFUF face à un double problème : sécuriser le patrimoine et déterminer le statut des occupants.
L’incendie n’est donc pas à l’origine du conflit foncier. Il agit plutôt comme un révélateur d’une situation accumulée au fil des années.
Février 2026 : Kinshasa demande une sécurisation du site
Le dossier entre ensuite dans une nouvelle phase.
Le 5 février 2026, le ministère du Portefeuille adresse à la SCFUF S.A une instruction visant à accélérer la sécurisation et la régularisation des titres fonciers du site de Mambasa.
L’objectif affiché est notamment de protéger le patrimoine contre les tentatives de spoliation et de clarifier juridiquement les droits de la société publique sur la concession.
Quatre mois plus tard, le 4 juin 2026, le directeur général a.i. de la SCFUF S.A, Jean-Marie Agbema Manzunzu, saisit le Conservateur des Titres Immobiliers de Mambasa afin d’engager la procédure d’établissement du titre de propriété.
Cette démarche marque un changement important : après des années d’exploitation d’un patrimoine dont la situation foncière restait problématique, la société entreprend officiellement de consolider ses droits par la voie administrative.
La gestion du site confiée à un partenaire privé
Le 6 juillet 2026, une autre étape est franchie.
La SCFUF S.A conclut un partenariat avec MUHANDIRO COMPANY SARL, à laquelle elle confie la gestion du site commercial de Mambasa.
Selon les éléments communiqués dans le dossier, le partenaire privé doit notamment procéder à l’identification des occupants, distinguer les situations régulières et irrégulières et assurer le recouvrement des droits liés à l’exploitation du patrimoine.
Cette délégation de gestion intervient alors que la question foncière est précisément en cours de régularisation. Elle transforme donc le conflit : il ne s’agit plus seulement de savoir qui revendique la concession, mais également de déterminer qui est habilité à y administrer les occupations et à percevoir les revenus.
Août : l’affaire bascule dans le judiciaire
La tension monte à la mi-août.
Le 16 août, un communiqué présenté comme émanant de la SCFUF S.A circule à Mambasa. Le document porte, selon les informations disponibles, le logo et des éléments d’identification de la société.
La Direction générale réagit dès le lendemain en publiant un démenti. Elle affirme que le document ne provient pas de ses services et désavoue les personnes qui auraient tenté d’agir au nom de l’entreprise sans mandat.
L’épisode donne une dimension pénale à un conflit qui était jusque-là principalement foncier et administratif.
Le mandat d’amener contre Ndjeka Juif wa Juif
Le 18 août 2026, le parquet général près la Cour d’appel de l’Ituri émet un mandat d’amener référencé RMP2520/PG056/ZOF visant Ndjeka Juif wa Juif.
Les préventions mentionnées dans le mandat sont particulièrement lourdes : dénonciation calomnieuse, faux en écriture, stellionat, occupation illégale et tentative d’escroquerie.
Ces qualifications constituent des accusations formulées dans le cadre de la procédure judiciaire. Elles ne valent pas condamnation.
Deux jours plus tard, le 20 août, Ndjeka Juif wa Juif est arrêté à Mambasa puis transféré sous escorte vers Bunia, où il doit être présenté aux autorités judiciaires compétentes.
Ce que révèle réellement le dossier
Au-delà du cas individuel de Ndjeka Juif wa Juif, la chronologie fait apparaître un problème plus structurel.
Pendant près de trente ans, un patrimoine attribué à une entité issue de l’ancien réseau ferroviaire a été exploité dans un environnement où la sécurisation foncière n’était manifestement pas achevée. L’occupation commerciale s’est développée, tandis que les questions relatives aux titres, aux autorisations et aux droits des occupants sont restées suffisamment floues pour alimenter les contestations.
L’incendie de décembre 2025 a accéléré la prise de conscience. Les instructions ministérielles, la procédure d’immatriculation puis la délégation de gestion à une société privée ont constitué autant de tentatives de reprise en main.
L’apparition, en août 2026, d’un document présenté comme officiel mais ensuite désavoué par la SCFUF a finalement déplacé le dossier vers le terrain judiciaire.
Une affaire qui dépasse une seule arrestation
L’enjeu, désormais, ne se limite donc pas au sort judiciaire de Ndjeka Juif wa Juif.
La question centrale demeure celle de la sécurisation juridique et physique d’un patrimoine public à Mambasa, ainsi que du statut des dizaines, voire des centaines d’occupants ayant développé des activités sur la concession au fil des années.
Pour établir définitivement les responsabilités, plusieurs questions devront encore être éclaircies par les autorités compétentes : l’étendue exacte de la concession issue du partage de 1997, l’état actuel de la procédure d’immatriculation, le statut juridique des différents occupants, les conditions précises du partenariat avec MUHANDIRO COMPANY SARL et l’origine des documents contestés diffusés en août.
En attendant les suites judiciaires et administratives, le dossier SCFUF de Mambasa apparaît comme le produit d’un contentieux ancien auquel les événements de 2025 et 2026 ont donné une nouvelle dimension.
Une conclusion judiciaire pourra seule déterminer les responsabilités individuelles. Mais une chose ressort déjà de cette chronologie : à Mambasa, la bataille actuelle autour du foncier est aussi le résultat de près de trois décennies de sécurisation patrimoniale inachevée.
Ismaël Masiya Akilimali Bafoka

