Une correspondance adressée au Gouverneur militaire de la province de l’Ituri par la gardienne de coutume de la chefferie des Walese Karo, située dans le territoire de Mambasa, relance le débat autour de la légitimité de la cheffe de chefferie actuellement en fonction. Dans cette lettre datée du 6 mars 2026, la gardienne énumère six griefs à l’encontre de l’autorité coutumière, remettant en cause les conditions de son installation ainsi que certains choix de gouvernance. Mais à l’analyse, plusieurs zones d’ombre apparaissent et soulèvent davantage de questions que de certitudes.
La première interrogation concerne le timing de cette contestation. La gardienne de coutume affirme n’avoir reçu aucune injonction spirituelle ni coutumière validant l’installation de la cheffe de chefferie. Pourtant, celle-ci exerce ses fonctions depuis 24 Juillet 2025 sans qu’aucune objection majeure n’ait été officiellement soulevée jusque-là. Pourquoi avoir attendu plusieurs mois pour dénoncer ce qui serait, selon ses termes, une irrégularité fondamentale ? Dans les milieux coutumiers comme administratifs, cette contestation tardive alimente le doute sur les motivations réelles de cette sortie.
Autre point soulevé : la question de la primauté masculine. La gardienne semble suggérer que la direction de la chefferie devrait revenir prioritairement à un homme. Or, dans l’ordre juridique congolais, aucune disposition n’interdit à une femme d’accéder à une fonction coutumière. La Constitution de la République démocratique du Congo consacre au contraire le principe d’égalité et de non-discrimination entre les citoyens, indépendamment du sexe. Dans ce contexte, l’argument de la primauté masculine apparaît davantage comme une interprétation culturelle que comme une règle juridique opposable.
La lettre évoque également l’existence d’un héritier légitime, insinuant que la cheffe actuelle ne le serait pas. Mais là encore, la question se pose : qui établit cette légitimité ? Dans de nombreuses traditions congolaises, les règles successorales varient et n’excluent pas systématiquement les femmes. Affirmer qu’une héritière serait par nature illégitime relève donc davantage de la spéculation que d’un principe unanimement reconnu.
Plus troublant encore, la remise en cause de l’installation de la cheffe de chefferie implique indirectement de contester plusieurs documents officiels ayant encadré le processus. Si vice de consentement il y avait réellement, cela signifierait que les conclusions du Conseil consultatif de résolution des conflits coutumiers ainsi que le rapport de l’administrateur du territoire de Mambasa seraient eux aussi erronés. Une hypothèse lourde de conséquences, car elle reviendrait à remettre en cause la crédibilité de mécanismes institutionnels censés justement prévenir ce type de conflits.
La gardienne reproche également à la cheffe de résider dans sa propre chefferie afin d’y renforcer la présence de l’autorité. Pourtant, dans une région où certaines zones ont longtemps été sous l’influence administrative du territoire de Djugu, cette présence peut être interprétée comme un effort de réaffirmation de l’autorité territoriale et coutumière. Dans un contexte sécuritaire et institutionnel fragile, beaucoup y verraient plutôt un signal de proximité avec la population.
Enfin, l’argument selon lequel la cheffe vivrait loin de ses administrés semble difficile à soutenir lorsque l’on sait que près de 70 % de la population de la chefferie se concentre justement dans les deux groupements où elle est installée. La localisation de l’autorité paraît ainsi correspondre davantage à une logique démographique qu’à une volonté d’éloignement.
Au-delà des griefs exprimés, cette correspondance révèle surtout les tensions qui traversent certaines structures coutumières en période de transition et de recomposition du pouvoir local. La question centrale demeure donc la suivante : s’agit-il réellement d’une défense des valeurs coutumières ou d’une contestation motivée par des intérêts particuliers non satisfaits ?
Dans tous les cas, la stabilité des institutions coutumières reste un enjeu majeur pour la cohésion sociale et la gouvernance locale en Ituri. Toute remise en cause d’une autorité traditionnelle devrait s’appuyer sur des preuves solides et sur des mécanismes reconnus, afin d’éviter que les rivalités internes ne fragilisent davantage des communautés déjà confrontées à de nombreux défis.
Rédaction.
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